21/05/2013

François-Médard Mayengo: ‘’Adios Théthé’’ une élégie originale qui a donné un souffle nouveau à la musique congolaise moderne !

François-Médard Mayengo: ‘’Adios Théthé’’ une élégie originale qui a donné un souffle nouveau à la musique congolaise moderne !

L’histoire de la musique congolaise moderne a fini par me convaincre que contrairement à ce que pensent certains critiques , l’œuvre la plus ‘’emblématique’’ de Tabu Ley n’est pas « Kelya », mais plutôt « Adios Théthé ». En fait, découlant, selon Lonoh Malangi, d’un texte de Mosengo Moreno, cette merveilleuse prestation de Tabu Ley du début des années 60 serait restée une complainte ordinaire si le « Seigneur Rochereau » n’y avait pas imprégné une texture poétique l’ayant hissé au rang d’une élégie.

Dr. François-Médard Mayengo kulonda

Il faudra alors savoir gré au Grand Kallé Jeef d’avoir découvert, et laissé chanter ce grand artiste à ses côtés. Dès le départ en effet, ce visionnaire avait compris qu’il avait affaire à un artiste talentueux, et que son génial poulain allait rendre des immenses services à la musique congolaise moderne.

Pour étayer cette affirmation, mon assertion se réfère à deux postulats essentiels : l’originalité de la structure de ce chant, dans son rythme et dans son type de mélodie, ainsi que l’air et le tempo ayant constitué son soubassement musical.

De l’originalité de ce chant

Baignant dès ses débuts musicaux dans le style latino-américain (ou afro-cubain) adopté et imposé comme modèle par Grand Kallé dans l’African Jazz, Tabu Ley a pris pour la première fois ses distances vis-à-vis de ce genre musical avec « Adios Théthé », amenant ainsi une grande révolution dans la musique congolaise.

En effet, contrairement à la structure afro-cubaine de « Kelya », où le chœur d’instruments à vent répond à la voix ample et musclée du chanteur dans la partie du refrain, c’est plutôt la guitare qui soutient la voix suave du chanteur ténor dans cette belle composition de Tabu Ley.

A la différence donc du rythme fougueux de « Kelya », fruit d’un appui massif des instruments polyphoniques de grand afflux, le rythme emballant et élégant de « Adios Théthé » est essentiellement tenu par les notes exquises de la guitare ainsi que les battements discrets du tam-tam.

Propre à la musique latino-américaine, le type de mélodie grave et symphonique au chœur chaud de « Kelya » est remplacé ici par la mélodie mélancolique des bardes traditionnels. Le ton lyrique et intimiste issu du romantisme africain de « Adios Théthé » tranche donc avec celui dramatique, massif, et grandiloquent de « Kelya », dont le chœur avait été inspiré par la musique des Caraïbes.

De son air et de son tempo

La seconde raison de ma conviction est à déceler dans l’air et dans le tempo que génère « Adios Théthé ». En fait, dans un effort de ressourcement dans des tribus du Congo non influencées par la musique occidentale, Tabu Ley a voulu maintenir le fond rythmique de son terroir de Bandundu .

Évidemment, on remarque également dans ladite chanson les types de mélodie, de rythme, et d’air tirés des musiques dérivant de la poésie populaire des folklores musicaux de certains peuples bantous.

Cette histoire d’amours manquées, inspirée, affirme Lonoh Malangi, par Mosengo Moreno, a été élevée en élégie non seulement par les prouesses vocales de Tabu Ley Rochereau, mais aussi par l’air et le tempo qu’il y charrie, notamment dans son arrangement musical, dans les tournures de ses mots ainsi que dans ses images pittoresques. Chant d’une très grande émotivité négro-africaine, « Adios Théthé » ne cessera pas d’envoûter les mélomanes épris de la rumba congolaise.

Point de départ du style dit fiesta

Le lyrisme langoureux de cette aubade a inauguré une poésie élégiaque que Tabu Ley développera désormais dans sa carrière musicale. Il perpétuera ensuite cet archétype dans les différents orchestres dans lesquels il évoluera après l’African Jazz, et dont il influencera profondément le style (African Fiesta, African Fiesta national, et Afrisa).

C’est pourquoi, les tenants de l’actuelle génération musicale qui s’inspirent de cet icône de la rumba congolaise s’identifient tout bonnement comme adeptes du « style fiesta », en référence à « l’African Fiesta », l’ensemble musical ayant accompagné l’idole d’ébène dans la chanson ici examinée.

A ce titre, Tabu Ley est, ex aequo avec Kwamy Munshi, l’introducteur de l’élégie dans notre musique moderne.

Mais à son instar, beaucoup de nos valeureux chanteurs tels qu’Emile Soki, Canta Nyboma, Dalienst Ntesa, Chantal, Carlito, Papy Tex, Papa Wemba, Kester Emeneya, Koffi Olomide, Werrason, JB Mpiana, Fere Gola, Fally Ipupa, Jus d’été Mulopwe et autres ont adopté, chacun avec sa sensibilité, la structure sémiologique de « Adios Théthé » dans leurs diverses propositions musicales.

Tout au long de sa fastueuse, longue et exemplaire carrière musicale, Tabu Ley a reproduit de diverses manières, par diverses versions, le fondement rythmique langoureux, l’air languissant, et le ton éploré de cette complainte. A différentes périodes de sa féconde et fécondante carrière, on retrouve en effet les ferments et les recettes de ce chant dans les prestations ayant suivi celle qui fait l’objet de notre analyse, telles que Lucie (Na tikela dit Chérie elaka ya mariage, na sima tango moke abosani mibeko ! ye ake kobala a a mobali na Kenge…Lucie eee obanza ka nga a ata na libala), Ndaya (Ndaya, ngai na lala lelo wapi eee ya solo yo onde paradis iii…), Sophie Elodie, Marie Jea, Gipsy, et tant d’autres !

A la sortie de cette chanson, la reconnaissance du public ne s’était pas fait attendre. En tout cas, tout Kinshasa d’alors (Léopoldville à l’époque) avait été inondé par les paroles, la mélodie et le rythme de « Adios théthé ».

Le succès ayant été très vite au rendez-vous, à partir de la réussite de cette œuvre originale, Tabu Ley développera dorénavant une poétique musicale tirant son substrat essentiel du registre traditionnel bantou, nonobstant les influences reçues de Grand Kallé, ou de ses compagnons de route, dans les différentes phases de sa carrière.

Ainsi, avec sa nouvelle expression musicale, ce grand artiste a eu une grande influence sur sa génération, et sur celles suivantes. On peut aisément la déceler dans nombre des compositions de ses multiples épigones dont Ndombe Opetum, dans Hortense, Sam Mangwana dans Bibi ou luzingu kele mpidina, Ntesa dans Delia, et Jaria, Jules Presley Shungu Wembadio dans amoureux déçu, Pépé Kallé et le Bakuba dans Nazoki, etc.

En 1979, lorsque Papa Wemba avait évolué à coté de Tabu Ley dans l’Afrisa International, la seule chanson de son mentor qu’il interprétait pour annoncer son entrée en scène dans les concerts et spectacles produits à cet effet était justement « Adios Théthé ».

Les littérateurs sous les charmes

Il en est de même de certains hommes des lettres du monde négro-africain, Senghor notamment, qui ont eu à exprimer leur fascination pour l’œuvre musicale de Tabu Ley après que celui-ci ait adopté dans la durée cette approche musicale. D’ailleurs, à l’époque, en plus de celui de Seigneur, le sobriquet de poète avait été aussi collé à ce chanteur-compositeur et interprète hors pair.

Qu’on en mesure donc la poéticité de la chanson analysée ! Dans « Adios Théthé », l’amoureux déçu dit : ‘’Que dirai-je au village, comme tu es partie, Théthé ? - Comme tu es partie, ma mort, imminente, est vraiment signée ! - Comme tu es partie, je mourrai de chagrin ! – Comme tu es parie, THETHE, auprès de qui, avec qui vais-je pleuré ? – Comme tu es partie, vois maintenant comment je suis objet de raillerie !...Comme tu es partie, mon chagrin est immense, et mes pleurs sont sans fin…’’

Moi-même, dans ma jeunesse romantique, j’ai assez longtemps porté la mélodie mélancolique, le rythme langoureux ainsi que le ton élégiaque de cette chanson ! « Adios Théthé » m’a même inspiré un des poèmes (‘’Tu reviendras’’) contenu dans ma toute première publication titrée « Mon Cœur de Saisons ».

En tout cas, Ce chant m’a accompagné toute ma vie : à l’école, aux heures des loisirs, dans mes rencontres amoureuses, dans mes passions artistiques, dans mes quêtes d’inspiration, même dans ma formation en peinture.

Dans mon imaginaire de mioche, la célèbre Théthé m’apparaissait souvent avec un corps gracieux et envoûtant. Svelte, d’un noir d’ébène au visage allongé, cette nymphe aux grands yeux et au regard mélancolique était semblable aux dryades qu’on croisait aux apparitions du crépuscule. Montée sur ses ergots, cette naïade à la face postérieure massive, et à la gorge opulente et ferme, avait un bassin large et auguste.

Ainsi, dans mes rêveries puériles obnubilées par la force de suggestion de la voix fine de Tabu Ley, Théthé était devenue le prototype d’une beauté féline, insouciante, imprévisible, insaisissable, et fugitive à dessein !

En conséquence, la parution de la chanson « Adios Théthé» sera, et restera toujours pour moi, un de plus forts moments de la musique congolaise moderne.

Sa réussite m’oblige alors à rendre un hommage percutant à Tabu Ley, pour avoir, en sus de plusieurs autres, produit ce chef d’œuvre qui a balisé la voie royale de notre dire musical.

François-Médard Mayengo Kulonda

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