17/09/2013

Albert Jacquard 1925-2013 - Plaidoyer pour l’humanitude

Albert Jacquard 1925-2013 - Plaidoyer pour l’humanitude

 

 

"Celui qui se définissait comme "un passager de l’Histoire" laisse sa marque par la diversité de ses combats, contre le racisme, contre les excès de la technique, ou pour le droit au logement, combats au service des quels il mettait sa grande expertise scientifique dans de nombreux domaines, notamment la biologie et la génétique. La passion, la fougue mais aussi la clarté et la chaleur humaine avec lesquelles il savait exprimer et expliquer ses engagements ont également fait de lui une figure médiatique très appréciée et un vulgarisateur dont le grand talent, dans ses entretiens ou conférences comme dans ses nombreux livres, a beaucoup apporté à la diffusion de la culture scientifique et technique. Le Premier Ministre tient à saluer avec une particulière émotion et un grand respect ce combattant, infatigable pédagogue de grandes causes humanistes, partisan passionné d’une science engagée tout entière au service de l’humanité". Jean-Marc Ayrault, Premier ministre.

Albert Jacquard:"Après avoir été un autre malgré moi, je suis devenu plus que moi-même grâce aux autres"

Le célèbre généticien est décédé mercredi dernier, à Paris, des suites d’une leucémie à l’âge de 87 ans. Connu pour ses combats pour la justice, le scientifique a accordé un dernier entretien au Devoir, en mai dernier. Nous en publions le cœur.

Jusqu’à son dernier souffle, Albert Jacquard s’est soucié du sort de l’humanité. Lors de notre rencontre à la fin mai, dans son appartement de Paris, le célèbre généticien de 87 ans avait encore assez d’énergie pour réclamer la fin de l’armement, dénoncer le système économique actuel et s’inquiéter de l’accroissement de la misère dans le monde. C’était toujours avec autant de conviction, car on a, disait-il, « complètement loupé le retour à la paix ».

« On a raté le désarmement », dit M. Jacquard, qui a accepté cet entretien pour livrer un message à la jeunesse. Bien assis à la table de sa cuisine, ce grand penseur français a sorti son dernier ouvrage Exigez ! Un désarmement nucléaire total cosigné avec son ami Stéphane Hessel, lui aussi disparu en février dernier. « L’erreur numéro un a été de rendre possible le suicide de l’humanité. Il fallait profiter du fait que la bombe atomique soit tellement dangereuse, que tout le monde la craignait, pour tracer un chemin vers la paix, ce qu’on n’a pas fait », affirme-t-il d’une voix qui trahit la déception.

« À la fin de la guerre, on aurait dû se dire : on entre dans une nouvelle ère. Mais au lieu de cela, on a donné des moyens aux armées et on a manqué l’occasion de créer une économie qui répondait aux espoirs de paix. Il faut maintenant un renouvellement très profond, il faut détruire les armes nucléaires et vous devez l’exiger », exhorte M. Jacquard.

Dans cet essai, il propose des pistes de solution pour éviter de se diriger droit dans le mur. À son avis, les armes de meurent la plus grande menace pour l’humanité, même si le réchauffement climatique et le système économique nuisent à notre bien-être. « Il n’est pas trop tard pour prendre une autre direction, mais il faut faire vite. Malheureusement, on est désorienté, en ce moment, et c’est inquiétant. Mais je me dis qu’on n’a pas le droit de désespérer », soutient-il.

Son credo ? La création de ce qu’il appelait « l’humanitude », c’est-à-dire une humanité qui soit complètement basée sur d’autres forces économiques et humaines. « Ça ne va pas être facile, il faut changer les états d’esprit, changer les rapports entre les uns et les autres. Le point de départ, c’est de réaliser que le rapport entre les hommes a été gâché. L’homme est quelqu’un capable de rencontrer l’autre en étant efficace. Or, on ne se rencontre plus, actuellement, et si on le fait, on le fait dans la violence. Je crois qu’il faut changer la façon de réagir à la rencontre de l’autre, et ce n’est pas rien », convient-il en s’arrêtant quelques secondes pour mieux énoncer sa réflexion.

« Dans le fond, c’est dans notre capacité à écouter l’autre que tout va se jouer, et ça passe beaucoup par l’éducation. Il faudrait enseigner aux jeunes la rencontre vers l’autre. Lorsque quelqu’un est différent de nous, au lieu d’avoir le réflexe de le combattre, il faudrait avoir le réflexe de l’aider et d’en faire un émule », avance M. Jacquard, qui dit n’avoir jamais aimé les mots « performance et compétition ».

Au fil des dernières années, en effet, il a préconisé de transformer la compétition en émulation, une manière de se comparer aux autres et de s’entourer de gens meilleurs que soi pour ainsi mieux progresser. « Il faudrait supprimer la notation dans les écoles, une méthode qui incite les jeunes à se diriger vers la compétition et non vers l’émulation », explique-t-il en se défendant bien d’être utopiste.

En tant que scientifique et spécialiste de la génétique, Albert Jacquard a passé une bonne partie de sa carrière à appliquer les concepts de la science à la vie quotidienne. Il ne voit pas pourquoi les théories pour créer une humanité meilleure ne pourraient pas s’appliquer dans un monde qui n’a rien d’abstrait. Il y a une dizaine d’années, il se permettait d’ailleurs de crier haut et fort « J’accuse l’économie triomphante » où l’esprit de compétition, qu’il détestait tant, était et demeure si présent.

« Revoir le système économique est une nécessité humaine. On n’a pas le droit d’accepter un système qui crée tant d’inégalités entre les riches et les pauvres, alors, si on n’accepte pas, on doit chercher à le réformer », tient à dire M. Jacquard, qui a longtemps milité pour les droits des sans-logis et des pauvres.

En constatant les grandes différences qui continuent de subsister dans ce monde, Albert Jacquard en est même venu à se dire qu’il s’était trompé en 1995. « Si je devais refaire mon bouquin Éloge de la différence, je ne lui donnerais pas ce titre, parce que l’éloge de la différence s’est transformé en acceptation de la différence, acceptation de la misère du plus grand nombre, et c’est le contraire que je voulais obtenir », confie-t-il.

Malgré tout, il avait le sentiment, à la fin de sa vie, que ses batailles n’avaient pas été complètement vaines, que les choses avaient évolué, mais pas assez vite. Albert Jacquard nous disait que le plus dur avait été de tourner la page de son enfance marquée par un grave accident de voiture subi à l’âge de 9 ans. Son frère de 5 ans et ses grands-parents y sont morts. Il a survécu et les chirurgiens, dit-il, ont fait ce qu’ils pouvaient de son visage. Pendant des années, il a été incapable de se regarder dans le miroir.

« Quand j’ai réussi à l’accepter, c’est là que j’ai développé mon plein potentiel. Il ne faut pas perdre trop de temps à liquider son passé. Il faut regarder l’avenir et je suis content d’avoir dit et redit à mes contemporains : attention, on va dans la mauvaise direction. C’était pour moi une façon de servir l’humanité », a tenu à dire M. Jacquard, qui reconnaît avoir eu, somme toute, une vie plutôt heureuse. « J’ai eu beaucoup de chance, j’ai fait des rencontres extraordinaires, mais j’aurais pu être bien meilleur. »

« Quand j’ai réussi à l’accepter, c’est là que j’ai développé mon plein potentiel. Il ne faut pas perdre trop de temps à liquider son passé. Il faut regarder l’avenir et je suis content d’avoir dit et redit à mes contemporains : attention, on va dans la mauvaise direction. C’était pour moi une façon de servir l’humanité », a tenu à dire M. Jacquard, qui reconnaît avoir eu, somme toute, une vie plutôt heureuse. « J’ai eu beaucoup de chance, j’ai fait des rencontres extraordinaires, mais j’aurais pu être bien meilleur. »

Les commentaires sont fermés.