Un pavillon de plaisance : le Grand Trianon

En 1687, Jules Hardouin-Mansart en avait presque terminé avec le château, à l'exception de la chapelle, bijou blanc et or dont il ne traça les plans qu'à la fin du siècle. Il fut chargé de remplacer le charmant Trianon de porcelaine, construit par Le Vau à l'extrémité du croisillon nord du Grand Canal, par un pavillon de plaisance plus luxueux : le Grand Trianon. Pour entourer celui-ci. Le Nôtre conçut des jardins au décor changeant : utilisant deux millions de pots de grès, les innombrables jardiniers pouvaient modifier l'ordonnancement floral en une nuit.

Louis XIV

Achevé l'année suivante, le délicat et noble Grand Trianon a retrouvé sa beauté après avoir menacé ruine. Sous Louis XIV, il servait de cadre à des fêtes champêtres, mais permettait surtout au Roi-Soleil d'échapper en partie aux servitudes de l'étiquette qu'il avait imposée. Marqué à jamais par les désordres de la Fronde, se considérant comme le lieutenant de Dieu et l'incarnation de l'État, ce monarque absolu avait concentré dans ses mains tous les pouvoirs, faisant de Versailles le siège de la monarchie, le centre du gouvernement et la prison dorée d'une noblesse naguère turbulente. Ses ancêtres sillonnaient leur royaume, allant de château en château visiter leurs vassaux : il se fixa définitivement à Versailles et réunit autour de lui les nobles domestiqués, flattés et pensionnés.

On ne saurait comprendre Versailles sans faire revivre, en imagination, "les princes et les prélats, et les marquis à grand fracas, et les belles ambitieuses" (Musset), sans avoir conscience du rôle politique de l'étiquette et des rites de la Cour : le palais sublime, qui impressionnait toute l'Europe, tenait la noblesse éloignée de ses châteaux... et des velléités d'indépendance. Là, tout se faisait pour le roi et par le roi. Les faveurs, les rentes et les honneurs remplaçaient les privilèges féodaux abolis, les petites intrigues de cour ne laissaient pas de temps pour les grandes machinations. Les courtisans n'étaient pas forcément dupes, mais ils se complaisaient dans leur asservissement à un monarque admirablement décrit par Saint-Simon : "Jamais personne ne donna de meilleure grâce et n'augmenta tant par là le prix de ses bienfaits. Jamais personne ne vendit mieux ses paroles, son sourire même, jusqu'à ses regards [...] Il en était de même de toutes les attentions et les distinctions [...] Le désir de lui être agréable était généralement poussé jusqu'à l'esclavage et aux plus grandes bassesses."

Concentrée autour d'un roi que les flatteurs comparaient à Apollon, la vie de la Cour était régie par une mécanique implacable. Entouré de nobles enchaînés par les avantages matériels et les honneurs dérisoires, le monarque passait ses journées en représentation, se pliant le premier au protocole de l'étiquette (ses successeurs, tout en respectant les formes, se montrèrent moins rigoureux). Du lever au coucher publics de Louis XIV, le spectacle était minutieusement réglé. Le parfait gentilhomme connaissait le cérémonial par cœur et s'affolait du moindre manquement aux rites. Chacun défendait jalousement ses préséances, indices de son rang, les représentants des plus grandes familles se flattant de privilèges et de charges illusoires. Quel honneur que de voir le roi choisir sa perruque, que d'assister — debout — à son déjeuner ou de lui tendre une carafe! Les grands allaient jusqu'à se disputer le "brevet d'affaires" permettant de pénétrer dans la chambre de Louis XIV lorsqu'il prenait place sur sa chaise percée...

Chaque jour, jusqu'à la mort du roi, les gens de qualité jouèrent leur rôle, apparemment sans se lasser, se désolant de ne pas être récompensés d'un mot ou d'un sourire, se délassant en jouant au billard (que le roi adorait) ou aux cartes, en assistant aux concerts de Lully et de Delalande, aux spectacles de Molière, aux fêtes en plein air. Si une partie de ce petit monde habitait en ville, un bon millier de grands seigneurs logeait au palais, dans des appartements exigus, parfois dans de véritables "trous à rats" (Saint-Simon); le mobilier était prêté par le garde-meuble royal, les repas arrivaient — presque froids — du Grand Commun, et l'escalier de Marbre portait, chaque matin, la trace tangible de la déficience des installations sanitaires.

Le château abandonné à la mort de Louis XIV

Louis XIV mourut le1er septembre 1715, à la veille de ses 78 ans et à l'issue d'un règne de près de trois quarts de siècle. Il ne fut pas pleuré par ses sujets, les nobles étant las de leur dépendance et le peuple fatigué des guerres, mais le palais était achevé, témoignage de la splendeur du soleil éteint. Le Régent, le jeune Louis XV et la Cour abandonnèrent le château, qui fut tout juste entretenu pendant sept ans.

Des aménagements sont demandés par Louis XV

Devenu le Bien-Aimé, Louis XV revint à Versailles en 1722. Il y résida toute sa vie, comme son arrière grand-père le Roi-Soleil, mais s'en absenta plus souvent et n'obligea pas la noblesse à lui tenir compagnie.

Sous son règne, l'architecte Jacques-Ange Gabriel (auquel on doit la place de la Concorde, à Paris) apporta au palais de nombreuses modifications. Le Petit Appartement du Roi, où Louis XIV s'était aménagé un musée personnel, fut transformé et agrandi pour le rendre plus confortable. Gabriel ajouta une aile au nord de la cour Royale et, surtout, construisit, pour le mariage du Dauphin et de Marie-Antoinette, le plus joli théâtre du monde, le délicieux Opéra : toute la décoration, réalisée en bois pour des raisons d'acoustique, est peinte en faux marbre dont les teintes douces s'harmonisent avec le bleu des sièges et les ors des bas-reliefs. Gabriel bâtit également le Petit Trianon, bijou d'architecture que le roi inaugura avec Mme du Barry, la favorite qui avait succédé à la Pompadour. C'est dans ce palais miniature que Louis XV ressentit, au printemps 1774, les premiers frissons de la variole dont il devait succomber au château quelques jours plus tard.

Des changements minimes sont demandés par Louis XVI.

Louis XVI, roi débonnaire, se souciait peu d'apparat. Il vécut à Versailles simplement, se bornant à des remaniements partiels du château : il fit établir de nouveaux cloisonnements dans les Petits Appartements, aménagea une superbe bibliothèque dans l'ancienne chambre de Mme Adélaïde, la troisième fille de Louis XV, et installa des ateliers où il aimait jouer au menuisier, à l'horloger et au serrurier (ils ont disparu au XIXème siècle). La frivole Marie-Antoinette fit redécorer au goût du jour la chambre de la Reine et modifier par Richard Mique la suite charmante des «cabinets» du Petit Appartement. Elle fit aménager notamment l'adorable Méridienne à pans coupés et décor de roses et le cabinet Doré, tous deux ornés de délicates boiseries par les frères Rousseau.

Trop de dépenses, la Révolution gronde

Indifférente à sa réputation de reine dépensière — on l'avait surnommée "Madame Déficit" —, l'insouciante souveraine commanda à Mique le "Hameau" de Trianon (1782-1784), pour y oublier l'étiquette en jouant à la bergère. Le grand peintre Hubert Robert collabora, dit-on, à cette reconstitution d'une campagne d'opérette, qui coûta fort cher en raison des gros travaux de terrassement qu'elle nécessita. La France s'émut des dispendieux caprices bucoliques de la reine, dont la rumeur publique amplifiait les dépenses. Marie-Antoi-nette s'amusait dans ses chaumières, inconsciente de la Révolution qui grondait... Le pays était en ébullition, mais la Cour vivait hors des réalités, agitée par ses petites intrigues : l'"affaire du Collier de la reine" émut bien davantage que les avertissements du lucide Turgot ! Le 4 mai 1789, les États généraux se réunirent à Versailles. Le 20 juin, les députés du tiers état prononcèrent leur célèbre serment dans la salle du Jeu de paume, qui existe toujours près du château. Le 14 juillet, le roi se réveilla en sursaut pour apprendre la prise de la Bastille : "C'est donc une révolte ? - Non, sire, c'est une révolution."

Et ce fut la fin. Le 5 octobre 1789, la foule parisienne marcha vers le château, que les émeutiers envahirent à l'aube du 6 octobre, massacrant des gardes, pénétrant dans la chambre de la reine qui s'enfuit à peine vêtue par le passage dérobé qu'elle avait fait construire pour que son mari pût lui rendre visite sans que tout le château fût au courant. L'ordre à demi rétabli par La Fayette, le roi accepta de quitter Versailles pour Paris, et la Cour se dispersa dans l'affolement. Le château n'était plus qu'une immense coquille vide, que la Révolution dépouilla de ses objets d'art et de ses ors...

Un musée des gloires françaises

Versailles se transforme en musée. Le château se fait musée

Napoléon songea à raser le palais, puis se résolut à faire restaurer les façades et le Grand Trianon, qu'il remeubla pour y séjourner brièvement. Louis XVIII ignora le château où il était né. Louis-Philippe décida de transformer le palais délabré en un musée artistique et historique, dédié "à toutes les gloires de la France". Sur sa cassette personnelle, il fit effectuer les réparations indispensables pour sauver le château de la ruine, mais causa presque autant de dommages que la Révolution : les ailes furent éventrées et les Petits Appartements mutilés, les délicates boiseries et les glaces encore intactes étant arrachées pour faire place à des tableaux. Les collections permettent de suivre l'histoire de la France à travers ses grands événements et ses personnages célèbres, depuis Louis XII jusqu'à l'Empire. Les salles du XVIIème siècle occupent la plus grande partie de l'aile nord, entre l'Opéra et la chapelle. Celles du XVIIIème siècle sont logées au rez-de-chaussée du bâtiment central, dans les anciens appartements des enfants de Louis XV. Les salles du XIXème siècle, enfin, occupent le premier et le second étage de l'aile sud ; c'est là que se trouve la fameuse galerie des Batailles, longue de 120 m, où sont exposées d'immenses toiles à sujet militaire.

L'Assemblée nationale siège au château

D'inutiles destructions eurent lieu sous Napoléon III, puis ce fut le désastre de Sedan : le 18 janvier 1871, le roi de Prusse se fit proclamer empereur d'Allemagne dans la galerie des Glaces. Pendant la Commune, l'Assemblée nationale siégea au château : les sénateurs s'attribuèrent l'Opéra, atrocement mutilé; les députés se firent construire une grande salle de séances derrière l'aile du Midi (c'est la salle des Congrès, toujours utilisée pour les réunions exceptionnelles des deux chambres).

Signature du traité de Versailles

La honte de 1871 fut effacée en juin 1919, lorsque le traité de Versailles fut signé dans la galerie des Glaces. Malgré un premier effort de restauration, le palais, à peu près démeublé, était alors dans un état lamentable. Restitutions et réparations lui ont depuis rendu sa splendeur. Des donateurs de tous les pays ont contribué aux frais de restauration et offert des meubles de grande valeur (ayant appartenu au château ou ressemblant à ceux qui s'y trouvaient au XVIII ème siècle, voire au temps de Louis XIV).

De nombreux visiteurs, des visiteurs du monde entier

Le domaine royal de Versailles (château, jardins et Trianons) couvrait 8000 ha au Grand Siècle : d'amputation en amputation, il s'est rétréci à 800 ha clos de grilles, de fossés et de murs, à peu près la surface du Bois de Boulogne. Chaque année, de nombreux visiteurs venus du monde entier s'y pressent, mais bien peu disposent du temps nécessaire pour tout voir : il faudrait deux ou trois journées entières pour explorer sérieusement le palais, découvrir les recoins secrets du parc, les enchantements des Trianons, et de leurs jardins où se niche le délicieux Hameau...

Des splendeurs à regarder

Le château, véritable dédale, est loin d'être livré en totalité au public : quantité de salles et de cabinets sont en attente ou en cours de restauration (les restitutions se font généralement dans l'apparence du XVIII ème siècle, mais les innovations heureuses de Louis-Philippe sont conservées). Dans l'aile nord, on visite — indépendamment des salles du musée — l'Opéra et la chapelle, le premier à heure fixe, avec un conférencier, la seconde librement. Après être monté à la tribune d'où le roi et la reine assistaient aux offices, on passe, par le salon d'Hercule décoré par Robert de Cotte, au bâtiment central, dont le premier étage est occupé par les Grands et Petits Appartements royaux.

Au nord, le Grand Appartement ne comporte que des pièces de réception : six salons en enfilade, portant des noms de dieux et de déesses de l'Antiquité et décorés de peintures, de bronzes dorés, de marbres polychromes et de boiseries. À l'ouest, face à la grande perspective qui se prolonge jusqu'à l'extrémité du Grand Canal, la galerie des Glaces — ou Grande Galerie — s'étire majestueusement entre le salon de la Guerre (à la sortie du Grand Appartement) et le salon de la Paix (à l'entrée du Grand Appartement de la Reine). Large de plus de 10 m, haute de 12,50 m, longue de 73 m, elle est couverte d'une voûte en berceau ornée d'une prodigieuse suite de panneaux glorifiant Louis XIV et célébrant les événements survenus de 1661 à 1678. Le Brun, qu'assistait une équipe de peintres et de sculpteurs, avait tout prévu sur maquettes, jusqu'aux dessins des sculptures et aux symboles ornant les chapiteaux de bronze.

Derrière la galerie des Glaces, l'Appartement du Roi donne sur la cour de Marbre. Aménagé par Mansart, il est décoré dans un style plus sobre que le Grand Appartement. On visite le cabinet du Conseil, décoré sous Louis XV de boiseries dorées ; la chambre du Roi, où une balustrade sépare le lit de l'emplacement réservé aux courtisans qui assistaient au lever et au coucher du monarque ; le salon de l'Œil-de-Bœuf, éclairé par une baie circulaire; l'anti-chambre du Grand Couvert, où Louis XIV soupait chaque soir en public ; la salle des Gardes du roi.

Le Grand Appartement de la Reine donne sur les parterres du Midi. Récemment restaurée, la chambre de la Reine, dont tous les ornements avaient été arrachés sous Louis-Philippe, est devenue l'un des "clous" du château en retrouvant ses ors, ses grisailles, ses meubles et même ses soieries (pour les reconstituer, les canuts lyonnais ont remis en marche de vieux métiers abandonnés) ; la pièce où dormirent et accouchèrent les trois dernières reines de l'Ancien Régime, où moururent Marie-Thérèse et Marie Leszczynska, a retrouvé l'apparence qu'elle avait sous Marie-Antoinette : le décor majestueux conçu par Le Brun avait été adouci par des boiseries finement sculptées, des stucs, des camaïeux de François Boucher. Le salon des Nobles, ou Grand Cabinet de la Reine, a gardé son plafond Louis XIV, mais tout le reste de la décoration est Louis XVI. L'Anti-chambre, où la reine déjeunait en public, est ornée de tapisseries des Gobelins. La salle des Gardes de la reine, au décor Louis XIV, est éclairée par un charmant portrait de Marie-Antoinette par Mme Vigée-Lebrun. Enfin, l'escalier de la Reine, ou escalier de Marbre, est le seul escalier monumental du château depuis la démolition, sous Louis XV, de l'escalier des Ambassadeurs.

A côté de ces pièces d'apparat, les souverains disposaient d'appartements plus intimes, dits "Petits Appartements". Celui du Roi donne sur la cour de Marbre. Louis XIV s'en servait peu, mais Louis XV le fit aménager par Gabriel pour y vivre confortablement. On visite sa chambre, son cabinet et celui de Mme Adélaïde, ancien appartement de Mme de Montespan, le cabinet de la Pendule (il s'agit d'une pendule astronomique exécutée pour Louis XV par l'horloger Passemant). La bibliothèque et le salon des Jeux de Louis XVI font également partie du Petit Appartement du Roi. Quant au Petit Appartement de la Reine, il se compose de six petites pièces donnant sur une cour intérieure et redécorées par Richard Mique pour Marie-Antoinette. Mentionnons enfin, au deuxième étage, l'appartement de Mme du Barry, dont plusieurs pièces ont été restaurées.