Villain, l'homme qui tua Jean Jaurès

Villain, l'homme qui tua Jean Jaurès

Centenaire. Le 31juillet 1914, le leader socialiste s'effondre dans un café. Son assassin: un nationaliste qui avait tout raté jusque-là.

Pour Raoul Villain, tuer Jaurès, qui s’oppose à l’allongement du service militaire à la veille de la guerre, revient à sauver la France.

Que fait ce jeune homme en costume sombre juché sur la pointe des pieds devant l'une des fenêtres du Café du Croissant ? Madame Bertre, qui rejoint son mari Maurice et ses camarades de « l'Humanité » dans cet estaminet proche des Grands Boulevards, n'a que le temps de se poser la question. Le rideau s'écarte, un poing jaillit, deux coups de feu claquent. A l'intérieur, Jean Jaurès, atteint à la tête, s'affale dans les bras de son voisin. Dans l'édition du jour du quotidien qu'il a fondé, dans un article intitulé « Sang-froid nécessaire », le leader socialiste en appelait à « l'intelligence du peuple » pour « écarter de la race humaine l'horreur de la guerre ». Dans le café, des cris d'effroi retentissent. « Ils ont tué Jaurès ! » Sur le trottoir, l'homme à la moustache blonde jette son arme et s'enfuit. Ce 31 juillet 1914, à 21 h 40, alors que l'Europe est « au bord du gouffre », Raoul Villain, Rémois de 28 ans et étudiant nationaliste, vient d'assassiner le célèbre tribun pacifiste.

Face au juge Joseph Drioux, le meurtrier, vite interpellé, revendique son geste : « C'est qu'il était juste de donner sa vie pour la punition d'un traître. » Dans l'esprit perturbé de ce garçon, que des médecins diagnostiqueront comme « un débile mental » au caractère « indécis », cela revient à dire : « J'ai tué Jaurès pour sauver la France. » Depuis 1913, l'idée l'obsède : le député du Tarn, opposant à la loi des trois ans allongeant le service militaire, jouerait le jeu de l'Allemagne ennemie. Pis, il entend faire échec à une guerre que l'opinion juge inévitable. Pour le jeune patriote, Jaurès devient l'homme à abattre.

Des lettres, Raoul Villain en a écrit beaucoup. L'époque le veut, certes, mais ces missives à l'écriture hachée, dont nombre figurent dans l'ouvrage de Dominique Paganelli*, traduisent une pathétique « volonté d'exister ». Car à l'aube de sa trentaine, Villain le dilettante, qui se prétend lettré, a tout raté. Second fils d'une mère internée comme aliénée et d'un père greffier au tribunal de Reims, il a rêvé des colonies et tenté l'ingénierie agricole. La période exaltée où ce fervent croyant adhère au mouvement catholique du Sillon, bientôt dissous par le pape, s'achève par une dépression. A Paris, où il vivote, Villain s'isole. Sa vanité, la violence que dissimule un calme apparent, l'ont éloigné du réel et de tous. « J'ai agi seul », revendique-t-il face au juge.

Jaurès est tué trois jours avant que débute la boucherie de la Grande Guerre. Le début des hostilités éclipse l'émotion suscitée par sa mort. C'est devant son cercueil, le 4 août 1914, lors des obsèques officielles, que le secrétaire général du syndicat CGT Léon Jouhaux crie à son tour « la haine de l'Allemand ». Plus personne ne s'oppose à « l'union sacrée » voulue ce même jour par le président Poincaré. Dans sa cellule, loin du front et des champs de bataille, Raoul Villain se sent délaissé. Il s'occupe à édifier des pyramides avec des croûtes de pain. Il délaisse les courriers de ses avocats. Il lui faudra attendre quatre ans et la fin de l'interminable conflit pour son procès.

« Il a tué Jaurès », Dominique Paganelli, Editions la Table ronde, mai 2011, 16 EUR.

Un acquittement politique

l n'a fallu qu'une demi-heure aux douze jurés de la cour d'assises de la Seine ce 29 mars 1919 pour trancher. Leur « vilain verdict », comme le qualifie l'organe « la Justice », crée le malaise : après six jours d'audience, Raoul Villain, qui encourait la peine capitale pour l'assassinat de Jean Jaurès, est acquitté. Sous couvert d'anonymat, l'un des jurés livre la clé de cette décision quelques jours plus tard dans un autre journal : lui et ses pairs auraient adhéré à la thèse, brillamment plaidée par la défense, du « crime passionnel » commis par un « fou qui a succombé à une minute d'égarement ». « Acquittement, amnistie, réconciliation », avaient martelé les avocats Henri Géraud et Alexandre Zévaès en appelant à « faire renaître la fleur de la douceur sur les cimetières attristés et sur les décombres ».

Villain s'installe à Ibiza

Face à une partie civile embourbée dans l'évocation de la mémoire de la victime et dans un contexte de fervent patriotisme, le verdict s'avère avant tout politique, décrypte Dominique Paganelli, dont le livre enquête sur ce procès. Ces jurés, trop âgés pour avoir combattu, écrivent à leur façon leur contribution à l'histoire, analyse le chroniqueur judiciaire : « Ils veulent marquer leur rejet de la politique socialiste d'avant-guerre [...]. Ils n'ont pas jugé le crime, ils ont apprécié le geste. » Libre, Raoul Villain retourne à l'errance. En 1932, grâce à un héritage, il s'installe sur l'île espagnole d'Ibiza, où les habitants le connaissent comme M. Alex. Bientôt, la guerre civile éclate.

Le 13 septembre 1936, un détachement de républicains, qui sans doute ignorent qui est ce Français qu'on surnomme le Fou du port, l'abat.

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