Festival International du Journalisme: Christophe Nigean raconte Liberia !

Festival International du Journalisme: Christophe Nigean raconte Liberia !

Christophe Nigean au Festival International du Journalisme

Nous sommes attablés pendant plus de deux heures avec Christophe Nigean au ptit roquet à Couthures-sur-Garonne et nous parlions "Liberia", la saga des anciens esclaves devenus oppresseurs mais aussi de George Weah, le président Libérien, qui a reçu le livre. Le deuxième tome est en préparation. Le nom « Liberia » a pour racine le mot « Liberté ». La devise de la République proclame fièrement : « L’amour de la liberté nous a amenés ici ». Le pays est né d’un très beau rêve, celui de Paul Cuffe, un nom on ne peut plus akan : faire revenir sur les terres de leurs ancêtres, les Noirs mis en esclavage aux Etats-Unis ! Un rêve qui arrangeait aussi les Blancs racistes, de plus en plus nombreux. Las ! La République indépendante, proclamée en 1847, sera à son tour raciste, car les colons « américano-libériens » refusent aux « indigènes » les droits de la citoyenneté, sur leurs propres terres !

Christophe Nigean et Pierre Haski, président de Reporters sans frontières

Liberia est un roman de Christophe Nigean qui comporte toutes les qualités d’un livre d’histoire avec, en plus, une belle dose d’inventions crédibles. Fondé sur ce genre d’enquêtes dont les policiers ont le secret, c’est l’histoire en trois temps d’un drame inattendu mais prévisible : d’abord, le rêve de « la Terre promise » ; puis, l’indépendance, Negroland devient Liberia ; enfin, l’invention de privilèges réservés aux seuls Américano-Libériens. Tout ce qu’il faut pour comprendre la tragédie libérienne. Depuis longtemps spécialiste de l’Afrique, Christophe Naigeon s’est appuyé sur une documentation rigoureuse, sur des livres de mémoires, des échanges de lettres oubliés dans des bibliothèques, et sur un encadrement académique dans le cadre de la prestigieuse Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris, pour nous raconter sur cinq cent pages cette histoire.

Julius Washington, le premier reporter noir de Nouvelle-Angleterre s'embarque en 1811 pour l'Afrique sur un navire du capitaine Paul Cuffee, riche armateur, métis d'ancien esclave et d'Indienne, qui rêve du Grand Retour des affranchis vers l'Afrique, "continent de leurs ancêtres". Il doivent y établir une colonie pour vivre en liberté et mettre fin au trafic d'humains. Julius sera toute sa vie le témoin de la réalisation de ce rêve dont les colons venus d'Amérique feront un cauchemar pour les indigènes, leurs "frères de couleur". Une parabole sur la "race" et la culture.

Le héros: Julius Washington

Journaliste débutant À New Bedford, un grand port baleinier du Massachusetts, Julius Washington, fils d'une Noire émancipée férue de lecture et d'un marin africain parti sans laisser d'adresse, rêve de naviguer et d’écrire. Un jour de 1807 il couvre le départ pour Londres d'un navire chargé de coton "ambassadeur des esclaves du Sud". Son capitaine, Paul Cuffee, noir riche et influent, veut convaincre les Anglais d'accueillir dans leur comptoir de Sierra Leone les "frères de couleur" qui voudraient "retourner sur le continent de leurs ancêtres" et y produire de quoi remplacer le fret humain de la Traite par des cargaisons morales. Julius va consacrer sa vie à témoigner de ce qu'il adviendra de l'idée du "Retour".

Il participe aux expéditions de Paul Cuffee et, après sa mort, a celles organisées par l'American Colonization Society créée par les planteurs du Sud pour se débarrasser de leur trop-plein de Nègres turbulents. Ils cherchent un lieu pour les débarquer. Julius participe aux recherches, aux marchandages avec les "Rois nègres" plus rusés que ne le pensent les "civilisés", aux tentatives lamentables où la plupart des colons meurent. Il traverse des tempêtes sur la mer, découvre la violence, la veulerie, la générosité et le courage des protagonistes, blancs et noirs, américains et africains. Parmi eux, un capitaine négrier, cynique au grand cœur, un planteur sudiste qui ne voit pas d’avenir à l'esclavage, un aventurier africain qui veut que la Traite se poursuive jusqu’à ce que les Noirs chassent les Blancs d'Amérique... et des femmes de caractère, cultivées et militantes, ou trafiquantes d'armes et d'ivoire.

Quand enfin les colons, au prix d'une hécatombe, bâtissent ce qui ressemble à un pays qu’ils appellent "Liberté", Julius s’y installe. Il regarde cette graine d'Amérique germer en terre africaine. Elle pousse de travers. Introduit dans la caste dirigeante des Mulâtres comme parmi petits Blancs - les indigènes les nomment ainsi - il décrit dans ses livres publiés en Amérique la naissance d'une dictature de ceux qui, puisqu'ils ne sont plus esclaves, doivent être les maîtres. Absolus. Sous prétexte que leurs "frères d'Afrique" sont sans Dieu et continuent de vendre des esclaves, ils les soumettent et en font leurs serfs.

Julius, a la fin de sa vie, va explorer l'intérieur des terres à la recherche de plus de vérité et de son père. Il y découvre des colons perdus, rendus à moitié fous par la vie dans la forêt, des hommes-léopards, redoutables et mystérieux gardiens de l'Afrique irréductible. Julius meurt peu après la guerre de Sécession. L'esclavage est aboli en Amérique. Le Liberia n'a plus d'utilité. Oublié, il est livré à ses démons. Ruth, sa fille, repart en Amérique où commence la lutte pour les droits civiques. Ceci une autre histoire.

Les noirs : Afro-Américains ou Americo-Libériens ?

Qui est blanc, qui est noir ? Qui est américain, qui est africain ? Qui est maître, qui est esclave ? LIBERIA, au-delà de l’histoire du “retour” en Afrique de Noirs affranchis, est une parabole sur l’identité, la couleur de la peau, les origines, la culture et la manière que nous avons de regarder le monde avec les lunettes déformantes de la “race”.

Ce roman raconte les premières décennies du Libéria, connu pour les macabres scènes d’une guerre commencée en 1980 quand les “indigènes” afro-libériens fusillèrent tout le gouvernement des descendants des colons américo-libériens sur la plage où ils avaient débarqué en 1822. Les autochtones les avaient aussitôt appelés Blancs. Ils voyaient en eux des Américains, semblables à ces négriers à qui ils vendaient d’autres Africains. La notion de “race” n’était une évidence qu’en Amérique où la couleur désignait le serf, elle n’existait pas sur cette côte d’Afrique où maîtres et esclaves étaient noirs.

L’histoire du Libéria est celle d’une cruelle escroquerie raciale, d’un travestissement identitaire de la part des planteurs blancs du Sud qui revêtirent leurs esclaves noirs en surnombre des oripeaux du colon civilisateur et prosélyte de la foi qu’ils avaient été eux-mêmes pour les renvoyer en Afrique. Ainsi, en faisant dans l’autre sens le voyage transatlantique, ceux qui n’étaient qu’une marchandise puisqu’ils avaient été achetés, les plus mal traités des habitants de l’Amérique, coupés de toute racine africaine depuis plusieurs générations, anglophones et chrétiens par contrainte, interdits d’éducation, devenaient ambassadeurs de Dieu et de la Civilisation. Alors qu’il n’avaient en Amérique aucun autre avenir que l’esclavage pour leurs enfants et pour eux-mêmes l’espoir de devenir le garde-chiourme qui tient le fouet ou la servante qui accouchera des bâtards du maître, ces sous-hommes entraient dans l’American legend, semblable aux proscrits, putains et puritains d’Europe qui avaient fait l’Amérique, s’imposant aux Indiens par la foi et le fusil. On leur offrait la liberté, l’Afrique, le retour vers leurs racines. Roots, déjà un mythe.

Ils n’étaient plus esclaves, ils fallait qu’ils soient maîtres. Ils le sont devenus avec d’autant moins de scrupules que leurs “frères de race” qui avaient déjà vendu leurs pères continuaient la traite sous leurs yeux. Le Liberia, proclamé indépendant en 1847, ne sera donc le pays de la liberté que pour les Noirs venus d’Amérique, seuls admis à la citoyenneté. La couleur n’y fait rien, comme le découvre Julius, jeune Noir du Massachusetts et fil conducteur du roman qui tiendra jusqu’à sa mort la chronique du Liberia. Pourtant, l’idée de l’African Return, lancée 40 ans plus tôt par un capitaine Noir, riche armateur et notable de Nouvelle-Angleterre, était belle : créer une colonie fraternelle capable de produire en Afrique de quoi remplacer le fret humain transatlantique par des denrées morales et, ainsi, mettre fin à la traite.

"J'ai couvert la guerre civile du Liberia pour y réaliser un documentaire supposé trouver une explication à la folie particulière qui caractérisait ce conflit. Là-bas, l'un des seuls sages encore présents et vivants m'a dit "pour comprendre ce qui se passe ici, il faut remonter au XIXe siècle et aller en Amérique, d'où tout est parti." C'est ce que j'ai fait, abandonnant l'actualité pour l'Histoire.

En 2003, la guerre a eu un nouveau soubressaut. Un matin, l'ambassadeur des États-Unis au Liberia a trouvé 30 cadavres devant sa porte. J'ai trouvé ce geste aussi symbolique que la fusillade en 1980 des 30 membres du gouvernement issu des colons noirs américains sur la plage où ils avaient débarqué en 1822. Alors, j'ai écrit à cet ambassadeur une lettre ouverte publiée dans Libération.

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