18/05/2012

François Hollande n'est pas François Mitterrand ?

François Hollande n'est pas François Mitterrand ?

Contrairement à François Mitterrand, chez François Hollande, le réalisme l'emportera toujours sur le lyrisme. Nous ne sommes vraiment pas en mai 1981. Après François Mitterrand, François Hollande. Pour le nouvel élu, c'est d'abord cela qui est le plus émouvant: être celui qui a renoué le fil d'une histoire, celle de la gauche ; celui qui a effacé l'humiliation de 2002 ; celui qui a d'abord réussi à réconcilier sa propre famille politique jusqu'alors empêtrée dans les rivalités personnelles et les haines recuites. On l'a vu dans sa campagne, dominée par une constante référence au premier président socialiste de la Ve République, allant parfois jusqu'à l'imitation (François Mitterrand et ses 110 propositions, François Hollande et ses 60 propositions), et poussée le 6 mai jusqu'au résultat du vote, puisque François Hollande fait aussi bien à la virgule près vis-à-vis de Nicolas Sarkozy que François Mitterrand face à Valéry Giscard d'Estaing. Et tout le monde s'est retrouvé à la Bastille...

21 mai 1981 et 15 mai 2012, le rituel de la poignée de main sur le perron de l'Elysée à l'accueil du nouveau président n'a pas bougé d'un poil. Par contre, si Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand échangent un regard, la poignée de main entre Nicolas Sarkozy et François Hollande

En 2012, léger changement dans la cérémonie d'investiture ultraprotocolaire, les femmes des présidents (Valérie Trierweiler à gauche et Carla Bruni-Sarkozy à droite) font partie intégrante de la cérémonie.

En 1981, elles étaient cantonnées au rôle de spectatrices. Ici, Danielle Mitterrand, vêtue modestement le jour de l'investiture de son mari.

Même salut entre les deux présidents lors de la remontée des Champs-Elysées

La foule en liesse au passage du cortège présidentielle

La remontée des Champs-Elysées, un rituel immuable...

Suivi du bain de foule. Le changement est peut-être maintenant, mais on ne bouscule pas le protocole de l'investiture.

Mais la comparaison s'arrête là. 1981 avait été vécue comme une rupture historique. Dans le droit-fil du Front populaire, François Mitterrand avait mis en oeuvre une grande réforme pour marquer le territoire de la gauche (la retraite à 60 ans), et une tentative de relance économique par la redistribution tous azimuts, une restructuration à travers les nationalisations. Avant de se heurter au mur des réalités. Qui se souvient du sommet de Versailles en 1982? Les fastes du château avaient sans doute ébloui Ronald Reagan. Mais la délégation française prit à ce moment-là conscience qu'on ne pouvait pas construire le "socialisme dans un seul pays". S'ensuivit le tournant de la "rigueur". La vraie!

François Hollande a d'emblée voulu tourner le dos à un tel processus, ne pas se remettre dans une situation qui le conduise à se dédire. La gravité l'a donc emporté. La crise a pesé de tout son poids. Et François Hollande est celui qui inverse la proposition traditionnelle de la gauche. La consolidation budgétaire figure parmi ses principaux objectifs, et il n'envisagera de redistribution qu'à la condition que la croissance soit repartie. En lieu et place d'une grande réforme emblématique, il y aura quelques gestes (allocation de rentrée scolaire, retraite à 60 ans pour ceux qui ont commencé très tôt à travailler) et des symboles (baisse du salaire du président et des ministres... ) qui n'affectent pas le coeur du dispositif, tourné vers le retour à l'équilibre.

La campagne électorale a également montré que la comparaison n'est guère possible avec François Mitterrand, car le réalisme l'emportera toujours chez François Hollande sur le lyrisme. Bien sûr, il se trouve aujourd'hui face à l'inévitable écart entre ce qui est demandé par les marchés et ce qu'il est possible de faire accepter. D'où l'importance du sommet social qu'il a promis de réunir, et dont l'ampleur pourrait peut-être permettre une sorte de New Deal qui remette le pays en même temps sur la voie des grands équilibres et de l'efficacité économique et sociale.

Revenons à la victoire. D'ordinaire, le sprint final est décisif: François Mitterrand avait gagné dans la dernière ligne droite. Nicolas Sarkozy avait d'ailleurs tout misé sur ce constat et avait réussi à provoquer une réelle dynamique en sa faveur, mais bien trop tardive. Le rejet n'a pas été remis en cause. Mais, en chemin, il est vrai, Nicolas Sarkozy a offert à François Hollande le thème du rassemblement et de la réconciliation. C'est là qu'une autre comparaison s'impose: avec la campagne de 1988. Nicolas Sarkozy l'avait analysée, décortiquée, dans l'admiration de ce que réalisa François Mitterrand cette année-là. Et pourtant, il en a pris le contre-pied en recherchant le clivage le plus aiguisé, opposant constamment les uns aux autres et allant au plus près des thèmes de Marine Le Pen. Ce faisant, il a décalqué... Jacques Chirac, dont l'un des porte-parole de l'époque, Charles Pasqua, avait lancé le thème des "valeurs communes" entre le RPR et le Front national. L'idée politique sous-jacente était que l'on peut agréger vote de droite et vote d'extrême droite. Or jusqu'aujourd'hui, l'un et l'autre ont toujours été opposés et l'on ne peut pas considérer l'électorat frontiste comme homogène.

Ultime différence avec 1981: il ne faut s'attendre à aucun état de grâce. Parce que la crise est là. Qu'elle frappe un pays déprimé, hanté par la menace du déclin et profondément sceptique. Ainsi, une majorité de nos concitoyens n'attend pas de cette élection qu'elle conduise à une amélioration de la situation relative du pays. Pourtant, pour François Hollande, c'est un levier possible. De la même façon qu'il avait gagné dans cette campagne à être sous-estimé par ses adversaires, de la même façon, face au scepticisme ambiant, toute amélioration sera perçue comme une grande victoire. Et une majorité de ceux qui lui ont permis de gagner s'est prononcée de façon positive, seule une minorité expliquant son vote par le rejet du président sortant. C'est le signe que tout au long de la campagne, il a su installer une autorité tranquille.

Il lui reste maintenant à en faire le meilleur usage.

10/05/2012

"François" Hollande ou "Monsieur le président" ?

"François" Hollande ou "Monsieur le président" ?

C'est la question que les socialistes n'avaient pas forcément vu venir: faut-il désormais tutoyer ou vouvoyer le nouveau président ? "Avec François Mitterrand, c'était réglé d'avance: c'était vous avant son élection, c'est resté vous après..." relève Olivier Faure, ami et conseiller de François Hollande. Cependant, avec le président élu le dimanche 6 mai, c'est une autre affaire. Après onze ans passés à la tête du Parti Socialiste, de forts liens d'amitié et de complicité se sont forgés avec celui que les socialistes, des plus hauts dirigeants jusqu'aux simples militants, aiment appeler "François". Pour l'heure, au QG, le tu est donc maintenu: "On ne va pas changer nos habitudes", explique un de ses conseillers. Pierre Moscovici confirme: "Je le tutoie toujours et je ne suis pas le seul, le respect du protocole suivra." Toutefois, déjà, des marques de distance sont prises.Naturellement, les petites tapes amicales sur l'épaule, c'est terminé", reconnaît un membre du staff. Et d'autres, comme le maire de Quimper, Bernard Poignant, avouent leur embarras."Il faut à la fois de l'amitié, mais pas de familiarité: en privé, c'est tu, mais en public ce sera vous", tranche cet ami de trente ans, qui a envoyé dimanche 6 mai un courrier de félicitations illustrant le dilemme:" François, Felicitations...Monsieur le président." François Hollande, sur les traces de François Mitterrand !

François Hollande à Château Chinon le 10 mai 2011. Photo Réveil FM, archives

Le député et président du Conseil général de Corrèze et ancien numéro 1 du PS était le 10 mai 2011 à Château-Chinon (Nièvre) pour les trente ans de l'élection de François Mitterrand à l'Elysée. Photo Réveil FM, archives

Le candidat socialiste a voulu inscrire son « rêve français » dans l’épopée d’une gauche républicaine et victorieuse.

Lionel Jospin avait revendiqué un « droit d’inventaire », Ségolène Royal en avait fait une figure tutélaire lointaine. François Hollande, lui, assume sans complexe l’héritage mitterrandien. Tout au long de sa campagne, le candidat du PS n’a cessé de multiplier clins d’œil et références à l’ancien président de la République.

À Liévin d’abord, en pleine campagne des primaires, là même où en 1994 l’ancien président, à bout de forces, exhortait sa famille politique, réunie en congrès, à l’unité. À Jarnac ensuite, où venu célébrer l’anniversaire de sa mort, il avoue puiser l’inspiration de sa campagne dans la ténacité de François Mitterrand. Et surtout dans sa maîtrise du temps. « Résister aux pressions des humeurs, des modes, des habitudes, choisir son moment, ralentir pour mieux accélérer… », détaille celui qui, jusqu’au bout, tentera d’être fidèle à cette règle.

Puis à Carmaux, terre de Jean Jaurès où son prédécesseur avait lancé la campagne de 1981 et où il espère, victorieux le 6 mai, « être venu pour que la boucle soit bouclée ». Enfin, à Nevers le 1er mai, pour un hommage à Pierre Bérégovoy dans le département d’élection de l’ancien président, et à Toulouse où, comme lui, il a achevé sa campagne. « Je ne suis pas encore convaincu par les forces de l’esprit… Mais qui sait si, aujourd’hui, elles ne nous portent pas, elles aussi ! », a-t-il lancé à cette occasion.

L’habilité tactique

Non pas que François Hollande soit un mitterrandiste acharné. S’il fait partie de la pépinière Mitterrand – il a adhéré au PS en 1979, a participé à sa campagne victorieuse de 1981 et a été conseiller à l’Élysée –, il a peu fréquenté l’ancien président de la République, n’a jamais fait partie de son premier cercle et se rapproche dès 1985 de Jacques Delors. Se définissant comme « social-démocrate » depuis toujours, il prend ses distances avec les dérives princières du second septennat.

Mais de sa proximité avec l’ancien président socialiste, il aura sans doute retenu l’habilité tactique. Comment ne pas voir l’empreinte de son mentor dans son appel au rassemblement, dans sa façon de labourer le terrain, dans sa gestuelle de campagne ? Comment ne pas penser au discours sur les « puissances de l’argent », lorsqu’au Bourget, il désigne la finance comme ennemie ?

Surtout, l’ancien premier secrétaire du PS, qui souhaite se considérer « non pas comme une réplique mais comme un successeur », a voulu marcher dans ses pas pour inscrire « son rêve français » dans une épopée, celle d’une gauche républicaine et victorieuse pour laquelle 1981 n’aura pas été « une exception » mais l’annonce « d’autres alternances ». « François Mitterrand disait qu’il faut toujours revenir à Jaurès pour comprendre le sens de l’Histoire, rappelait-il à Carmaux. Eh bien maintenant, c’est notre tour de gérer, de diriger la France et de nous inspirer de ces grandes figures, de ces expériences, de cette Histoire qui nous élève. »

 

Les présidents de la Ve République

1958-1969: Charles de Gaulle (droite, démission en cours de mandat)

1969-1974: Georges Pompidou (droite, décédé en cours de mandat)

1974-1981: Valéry Giscard-d'Estaing (droite, battu au moment de briguer un second mandat)

1981-1995: François Mitterrand (gauche, deux septennats, le plus long règne de la Ve)

1995-2007: Jacques Chirac (droite, un septennat puis un quinquénat)

 

2007-2012: Nicolas Sarkozy (droite, battu au moment de briguer un second mandat)

2012-...: François Hollande (gauche)