21/05/2012

Justine Masika Bihamba, combattante de l’impunité contre le viol des femmes à l'Est de la République démocratique du Congo

Justine Masika Bihamba, combattante de l’impunité contre le viol des femmes à l'Est de la République démocratique du Congo

L'épée de Damoclès, de Bosco Ntangana et des seigneurs de la guerre qui sévissent en toute impunité à l'Est de la République démocratique du Congo, est suspendue sur sa tête ! Ménacée à plusieurs reprises, femme courage et déterminée, Justine Masika Bihamba, coordinatrice de la plateforme Synergie des femmes pour les victimes de violences sexuelles (SFVS), partenaire du Secours Catholique, était à Paris afin de témoigner de la situation dans son pays, la République démocratique du Congo.

Madame Justine Masika Bihambaest une femme courage pour les femmes violées du Kivu

Inlassablement, Justine Masika Bihamba défend la cause des femmes congolaises victimes de viols et de violences


RDC: OBS: Témoignage de Justine Masika Bihamba par OMCTdailymotion

Quelle est la situation actuelle à l’Est de la RD Congo ?

Justine Masika Bihamba: De nouveaux affrontements ont éclaté, il y a un mois, à la suite de la désertion d’anciens rebelles qui avait été intégrés dans l’armée congolaise. Ces affrontements entrainent un déplacement massif de populations vers les pays voisins. Par ailleurs, de nombreux viols et violations des droits humains sont commis dans ce contexte. Les déserteurs ont créé une nouvelle milice rebelle, appelée le M23. Son leader charismatique, Bosco Ntaganda, ancien général dans l’armée congolaise, est recherché par la Cour pénale internationale (CPI) pour les crimes qu’il a commis entre 2002 et 2003 en Itouri, au nord-est de la RDC. Lorsque La CPI a condamné Thomas Lubanga, [ancien chef milicien congolais, dont Bosco Ntaganda était l’adjoint], la société civile congolaise et moi-même avions salué cette décision mais nous avons également demandé à ce que les co-auteurs de ses crimes, tels que Bosco Ntaganda, payent aussi. Cela m’a valu des intimidations des fidèles de Ntaganda pour me faire taire.

Joseph Kabila, le président congolais, a justement affirmé qu’il souhaitait arrêter Ntaganda, mais que cela ne se fera pas sous la pression internationale… Oui, le gouvernement congolais souhaite que Bosco Ntaganda soit jugé en RDC. Mais nous savons tous que les juridictions congolaises n’ont pas la compétence. C’est une nouvelle façon pour le gouvernement de le protéger, comme il l’a toujours fait. Toutefois, le fait est que pour la première fois un responsable de crimes dans l’est du Congo [Thomas Lubanga] a été condamné par la CPI. C’est un signal fort. Cela signifie que les personnes qui violent les droits humains savent qu’elles seront jugées un jour.

Vous ne cessez de dénoncer l’impunité, en particulier pour ce qui concerne les auteurs de violences sexuelles. Arrivez-vous à obtenir réparation et justice pour les victimes ?

Justine Masika Bihamba: Certains violeurs des femmes que nous accompagnons ont été condamnés en justice. Toutefois, malgré la loi sur la répression des violences sexuelles qui les punit de 5 à 20 ans de prison, le viol est banalisé et ses auteurs sont souvent condamnés à des peines qui excédent rarement trois ans. De leur côté, les femmes accèdent peu à la réparation.

Par ailleurs, le viol reste encore un tabou en RDC. Je dis souvent que les femmes victimes de violences sexuelles sont deux fois victimes : la première fois, lorsqu’elles sont abusées sexuellement et, la deuxième fois, lorsqu’elles sont ensuite rejetées par leurs proches.

En outre, lorsque les victimes ont le courage de porter plainte, elles doivent parcourir des kilomètres pour atteindre les tribunaux, puis faire face à leur lenteur et à leur manque de moyens. Souvent, les victimes n’ont pas les moyens financiers pour se lancer dans une procédure judiciaire. Dans ces cas là, la Synergie leur paye les frais.

Devant tous ces obstacles, les femmes se découragent et préfèrent, lorsqu’elles connaissent leur agresseur, obtenir un arrangement à l’amiable. Nous plaidons donc pour la création de tribunaux de paix dans chaque territoire.

Depuis la création de la Synergie des femmes, quelles sont les avancées et quels sont les obstacles auxquels vous avez du faire face ?

Justine Masika Bihamba: La Synergie a trois objectifs : créer une prise de conscience par la population des violences sexuelles commises sur les femmes ; donner une prise en charge globale aux victimes (médicale, psychosociale, réinsertion économique et sociale, etc.) ; et enfin obtenir réparation et justice pour ces victimes.

Aujourd’hui, nous pouvons dire que nous avons presque atteint les deux premiers objectifs. Il y a une réelle prise de conscience du viol en RDC au niveau local, national et international.

Le nombre de dénonciations de viols a considérablement augmenté alors qu’il était auparavant banalisé.

Nous impliquons également les communautés dans la prévention des violences sexuelles et la protection des victimes et faisons de l’acceptation des victimes par leur communauté une priorité. Toutefois, comme je vous le disais précédemment nous avons des difficultés à obtenir justice et réparation. C’est donc notre plus grand défi.

Vous avez adressé, le 3 mai dernier, une lettre à la secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton, afin qu’elle s’assure que les compagnies minières n’achètent plus aux groupes armés les minerais dans l’est du Congo. Pour quelles raisons ce sujet vous préoccupe-t-il ?

Justine Masika Bihamba: Tout le malheur qui nous arrive à l’est de la RDC est lié à l’exploitation illégale des ressources naturelles. Dans les carrés miniers, les femmes sont violées, exploitées sexuellement. Elles travaillent toute la journée à concasser les minerais et à les transporter sur de longs trajets. Si nous arrivons à légaliser l’exploitation des minerais en RDC, cela profitera aux populations mais aussi au gouvernement. Nous voulons une traçabilité des minerais de RDC.

Comment êtes-vous devenue une activiste pour le respect des droits des femmes et la protection des victimes de violences sexuelles ?

Justice Masika Bihamba : Lorsque j’ai terminé mes études, j’ai trouvé un travail dans une organisation de défense des droits des femmes paysannes, tout à fait par hasard. J’ai compris que ces femmes avaient des problèmes et je me suis investie pour la promotion des droits de la femme. En 2002, mon chemin a croisé celui d’une femme de 80 ans qui venait d’être violée. Je l’ai emmenée à l’Hôpital général de Goma, qui a refusé de la soigner car elle n’avait pas d’argent. Cette femme est décédée. J’ai donc lancé un SOS pour ces victimes. La Coopération suisse a répondu. Ainsi est née la Synergie.

Qu’est ce qui vous pousse à continuer malgré les menaces qui pèsent sur vous ?

Justine Masika Bihamba: Je crois en la dignité de la femme. En RDC, le grand problème est l’ignorance. Si la femme arrive à comprendre qu’elle a des droits et qu’elle doit les revendiquer, ce sera une grande force. Je me bats donc pour que les femmes les plus soumises au poids des traditions et des coutumes puissent comprendre cela. Par ailleurs, ma foi chrétienne m’aide à continuer à militer pour le droit des femmes et des victimes de violences sexuelles. Je sais que tout ce qui nous arrive est la volonté de Dieu et qu’Il nous protège.

Menaces à l’encontre de Mme Justine Masika Bihamba

28 mars 2012

COD 003 / 0312 / OBS 029

L’Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l’Homme, programme conjoint de l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) et de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH), vous prie d’intervenir de toute urgence sur la situation suivante en République démocratique du Congo (RDC).

Description des faits :

L’Observatoire a été informé par des sources fiables de menaces à l’encontre de Mme Justine Masika Bihamba, coordinatrice de la Synergie des femmes pour les victimes des violences sexuelles (SFVS) et vice-présidente de la Société civile du Nord Kivu.

Selon les informations reçues, le 14 mars 2012, Mme Justine Masika Bihamba a accordé une interview à la radio BBC au cours de laquelle elle a salué le verdict que venait de rendre le jour même la Cour pénale internationale (CPI) à l’encontre de Thomas Lubanga Dyilo, déclaré coupable des crimes de guerre de recrutement, enrôlement et utilisation d’enfants soldats en Ituri, et a demandé à la CPI et au gouvernement congolais de mettre à exécution les mandats d’arrêt qui sont en cours contre les autres auteurs présumés de crimes graves commis à l’est de la RDC, en particulier le général Bosco Ntaganda.

Suite à cette interview, le général Bosco Ntaganda et certains colonels des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) proches du général auraient tenu une réunion dans un hôtel de Goma afin de discuter de la déclaration de Mme Justine Masika appelant la CPI et le Gouvernement congolais à arrêter le général Bosco Ntaganda, et de planifier des “actions” visant à faire taire cette dernière.

Par ailleurs, le 27 mars 2012, à 18h32, Mme Justine Masika Bihamba a reçu un message de menaces anonyme sur son téléphone en ces termes : "Justine Masika arrête de te mêler de ce qui ne te regarde pas (HATUTAKU RATE IYI TOUR TUNAYUWA UKO GOMA YOTE ITAFIKA)".

Mme Justine Masika a l’intention de porter plainte.

L’Observatoire exprime sa plus vive inquiétude suite aux menaces qui pèsent à l’encontre de la sécurité et l’intégrité physique de Mme Justine Masika, qui s’inscrivent dans un contexte plus large d’intimidations et de répression contre l’ensemble des défenseurs des droits de l’Homme en RDC, et rappelle aux autorités congolaises qu’au regard des standards internationaux, il leur incombe de garantir en toutes circonstances son intégrité physique et psychologique.

Actions demandées :

Merci d’écrire aux autorités de la RDC et de leur demander de :

i. Garantir en toutes circonstances l’intégrité physique et psychologique de Mme Justine Masika et de tous les défenseurs des droits de l’Homme en RDC ;

ii. Mener sans délais une enquête exhaustive, impartiale, indépendante, effective, rigoureuse, et transparente sur les menaces mentionnées ci-dessus, afin d’en identifier les auteurs, de les traduire devant un tribunal indépendant, compétent et impartial conformément aux instruments internationaux et régionaux de protection des droits de l’Homme, et d’appliquer les sanctions pénales, civiles et/ou administratives prévues par la loi ;

iii. Veiller à ce qu’un terme soit mis à toute forme de menaces et de harcèlement à l’encontre de Mme Justine Masika et de l’ensemble des défenseurs des droits de l’Homme en RDC ;

iv. Se conformer aux dispositions de la Déclaration sur les défenseurs des droits de l’Homme adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies le 9 décembre 1998, et plus particulièrement :

à son article 1 qui dispose que “chacun a le droit, individuellement ou en association avec d’autres, de promouvoir la protection et la réalisation des droits de l’Homme et des libertés fondamentales aux niveaux national et international”, et à son article 12.2, qui dispose que “l’Etat prend toutes les mesures nécessaires pour assurer que les autorités compétentes protègent toute personne, individuellement ou en association avec d’autres, de toute violence, menace, représailles, discrimination de facto ou de jure, pression ou autre action arbitraire dans le cadre de l’exercice légitime des droits visés dans la présente Déclaration” ;

v. Plus généralement, se conformer aux dispositions de la Déclaration universelle des droits de l’Homme et instruments régionaux et internationaux relatifs aux droits de l’Homme ratifiés par la RDC.